L'Est, l'Ouest et le Destin :
La Saga des Delacroix

Chronique d'un héritage familial
Il est des histoires où le passé fait un clin d'œil malicieux au présent. Bien avant que je ne devienne le président des Cormorans de Penmarc'h, mon nom résonnait déjà sur les terrains de football bretons. Mais à l'époque, c'était sous le maillot adverse, celui de l'En Avant de Guingamp. Retour en 1948, quand l'Est de la France est venu renforcer l'Ouest.

L'Annonce "France Football" : Le Début de l'Aventure

Nous sommes en 1948. Le football est une aventure humaine avant d'être une industrie. À Guingamp, le président Hubert Coquet cherche à renforcer son effectif en recrutant des "ouvriers-footballeurs".

C'est là qu'entre en scène mon père, René Delacroix, et son inséparable ami, le gardien de but Marcel Schmitt. Originaires de Liverdun et Pompey, près de Nancy, ils tombent sur une opportunité qui va changer leur vie. Marcel Schmitt racontera plus tard ce moment décisif :

« Je lisais France Football et un beau jour, je suis tombé sur une annonce du club d’En Avant qui recrutait un gardien de but. C’était mon poste, alors j’ai écrit en me disant que je n’avais rien à perdre. Et la réponse a été favorable. »

La réponse est favorable, mais l'aventure ne se fait pas seul. Schmitt embarque avec lui son copain René. Direction la Bretagne.

L'Usine et le Terrain : Une vie "chouchoutée" mais jalousée

Embauchés officiellement comme ouvriers (ajusteurs), ils découvrent une réalité particulière. Le statut de "footballeur de l'usine" offre quelques privilèges que la direction accorde pour préserver les jambes de ses champions le dimanche. Une situation qui ne manquait pas de créer quelques frictions, comme l'évoquait Schmitt avec lucidité :

« Il faut reconnaître que nous étions préservés, voire même chouchoutés par la direction qui comptait sur nous en championnat. Ce qui donnait lieu à des réflexions d’ouvriers qui n’appréciaient pas forcément le foot. »
En Avant de Guingamp - Les Frères Delacroix
L'ossature venue de l'Est : Schmitt (gardien), R. Delacroix et son frère M. Delacroix (arrivé peu après) sous les couleurs de Guingamp.

Très vite, la fratrie s'agrandit avec l'arrivée de mon oncle, Marcel Delacroix. À eux trois, ces "gars de l'Est" formeront la colonne vertébrale de l'En Avant des années 50.

Le jour où Papa a joué contre les Cormorans

Le destin est joueur. En fouillant dans les archives, je suis tombé sur ce compte-rendu de match. Une rencontre de D.H.R. entre Penmarc'h et Guingamp.

Sur la feuille de match, les noms sont là, implacables : Schmitt dans les buts, R. Delacroix et M. Delacroix sur le terrain. Ce jour-là, les Cormorans ont dominé, mais ils se sont heurtés à un mur. Le titre de l'article est sans équivoque : "Schmitt, responsable du match nul (2-2)".

Article de presse Penmarc'h vs Guingamp
« Schmitt laisse impuissant » les attaquants de Penmarc'h. Un match nul (2-2) arraché par les Guingampais à la pointe du Finistère.

Ironie de l'histoire : des décennies avant que je ne prenne la présidence des Cormorans pour défendre les couleurs "Noir et Or", mon père et mon oncle, venus de leur lointaine Lorraine, bataillaient ferme sur ce même terrain... pour empêcher Penmarc'h de gagner !

L'Incroyable Épilogue : Les "Guingampais" de Penmarc'h

Le clin d'œil de l'histoire ne s'arrête pas là. Quand je suis arrivé à Penmarc'h pour m'y installer, je pensais être le seul héritier de cette saga à fouler le sol bigouden. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que ma cousine Évelyne, la propre fille de mon oncle Marcel (l'autre Delacroix de Guingamp), habitait ici depuis déjà trente ans !

Sans le savoir, nous avions tous deux convergé vers ce bout du monde. La boucle est bouclée : les Delacroix, partis de l'Est et passés par Guingamp, étaient visiblement destinés à se retrouver un jour au pied du Phare d'Eckmühl.