Penmarc'h (1939-1945) :
Quand la guerre réinvente le lien social

De la contrainte du football à l'émancipation par l'athlétisme
La guerre est souvent perçue comme un temps de suspension, une parenthèse où la vie civile s'efface devant l'urgence de la survie. Pourtant, à Penmarc'h, dans ce bout du monde transformé en zone de guerre, l'Occupation a produit l'inverse d'un vide : elle a agi comme un accélérateur de mutations sociales.

En s'appuyant sur les mémoires locales, notamment celles de Pierre Boënnec, on découvre comment l'arrêt forcé des championnats officiels n'a pas tué le sport, mais l'a transformé. Privé de son fonctionnement habituel, le club des Cormorans Sportifs a dû muter pour survivre, générant deux effets involontaires majeurs : l'émergence d'une pratique individuelle de haut niveau au sein d'une structure collective, et l'entrée inattendue des femmes dans la sphère compétitive.

1. La "Coupe de l'Avenir" : Une réponse sociale à l'enfermement

La première réaction à la contrainte est le resserrement communautaire. En 1945, le championnat national est en ruine. La réponse de Penmarc'h, sous l'impulsion de Victor de Cadenet, est la création, en pays Bigouden Sud, de la "Coupe de l'Avenir".

Sociologiquement, c'est un cas d'école de "résilience organisationnelle". Faute de pouvoir se projeter dans l'espace (impossibilité de voyager loin), le lien social se densifie localement. Le match contre le voisin (Le Guilvinec, Lesconil) ne remplace pas le championnat : il le sublime. En nommant cette coupe "Avenir" alors que le présent est sombre, les dirigeants utilisent le football comme un outil de maintien du moral, transformant le stade en un des derniers espaces de liberté et d'affirmation identitaire face à l'Occupant.

2. L'effet involontaire n°1 : La diversification par nécessité

C'est ici que l'analyse des archives est la plus révélatrice. Le dynamisme du football, bloqué par les contraintes logistiques (pénurie d'hommes, terrains abîmés), s'est reporté sur d'autres disciplines : basket, tennis de table et surtout athlétisme.

Une coupure de presse du 21 Septembre 1943 vient confirmer cette mutation structurelle. Elle relate la victoire des Cormorans lors du « Challenge de la Pointe », où le club s'impose face aux autres formations de la région. Mais le détail le plus fascinant est la mention du journaliste : les Cormorans font « bonne impression pour leur seconde année de pratique ».

Coupure de presse Challenge de la Pointe
« Pour leur seconde année de pratique » : La presse confirme que la section athlétisme est bien une création de guerre (vers 1941-42), née pour pallier les manques du footballUnion_républicaine_bpt6k3461588_2.jpg].

Cette date confirme que l'athlétisme à Penmarc'h est bien une "enfant de la guerre". L'individualisation de la pratique (cross, lancers, marche) permettait de continuer le sport sans avoir besoin de réunir onze joueurs valides. L'exemple de Pierre Draoulec, champion de marche, ou les performances du lanceur de disque Jégou (33m85), prouvent que cette section n'était pas un simple passe-temps, mais une véritable structure de compétition.

Athlétisme Cormorans années 40
La section athlétisme, refuge et fierté du club sous l'Occupation.

3. L'effet involontaire n°2 : Une brèche pour le sport féminin

Le fait le plus marquant sociologiquement reste l'entrée des femmes dans l'arène. La section féminine, créée vers 1943, compte dans ses rangs les cousines Anna et Mélanie Camus, ainsi que Louise Donnard et Jacqueline Tanguy.

Anna Camus marque les esprits en remportant le 500m cadettes lors du "Challenge de la Pointe" au stade de Keryet le 19 septembre 1943, devançant nettement la championne du Finistère. Avec Mélanie, elles deviennent championnes départementales et montent même à Paris pour le championnat de France.

Dans la société traditionnelle et patriarcale du Pays Bigouden des années 40, voir des femmes intégrer une structure sportive masculine (les Cormorans) et voyager seules jusqu'à la capitale est une révolution silencieuse.

Catalyseur d'émancipation La guerre a joué un rôle de catalyseur involontaire. La "place" laissée vacante par les hommes (prisonniers, déportés comme le président Hyacinthe Moguérou) a dû être occupée. Le club, pour continuer à exister et justifier son utilité sociale, a dû s'ouvrir. Ces femmes n'ont pas seulement "remplacé" les hommes ; elles ont conquis une légitimité sportive propre.
Anna Camus et les athlètes fémininesMélanie Camus
Les pionnières de l'athlétisme féminin. Mélanie Camus (1929-2021), ici au deuxième rang, deuxième en partant de la gauche. (Passez la souris sur la photo pour la voir). (Identification : Camille Cadiou / Photo : Mouez Penmarc'h).

Conclusion : Le club comme "bunker" social

Au final, l'expérience de Penmarc'h entre 1939 et 1945 montre que le sport n'est pas une activité futile que l'on arrête quand la guerre commence. Au contraire, il devient une structure de soutien ("Le fanion n'avait cessé de flotter", note Boënnec).

Le capitaine Jos Péron et le président Moguérou n'ont pas seulement géré une équipe de foot ; ils ont maintenu une "cellule de vie". Les effets involontaires de cette période – diversification des sports, féminisation, hyper-localisation des rivalités – ont paradoxalement modernisé le club. La guerre, en voulant figer la société, a forcé le tissu associatif local à se réinventer pour ne pas mourir.