Le "Train Birinik"
— Serge Duigou
Bien avant les cortèges de voitures les jours de match, c'est un sifflet à vapeur qui rythmait la vie de Saint-Guénolé. On l'appelait le Tren Birinik (le train des berniques) ou le Transbigouden. Pour les Cormorans comme pour les ouvrières d'usine, ce train était le cœur battant du pays.
Inaugurée le 4 juillet 1907, la ligne est née d'un besoin économique urgent : expédier le maquereau vers Paris. Mais il y avait un hic : le "Grand Train" (Paris-Orléans) roulait sur des rails larges (1,43m), alors que notre ligne locale, par économie, fut construite en "voie métrique" (1 mètre).
Résultat ? À Pont-l'Abbé, c'était la fourmilière ! Il fallait transborder les marchandises et le charbon à dos d'homme d'un train à l'autre.
À Penmarc'h, le train était une histoire de clans. La famille Le Page / Bodéré tenait les manettes. Isidore Le Page, revenu de Paris pour éviter d'être muté au Mans, devint chef de train.
C'était une organisation quasi-matriarcale !
• À Saint-Guénolé (Gare) : Isidore Bodéré dirige la manœuvre. C'est ici qu'on tourne la locomotive à la main sur un pont roulant pour le retour !
• À Kérity (Station) : C'est "Tante Marianne" (Mme Calvez) la "cheffesse".
• À Penmarc'h-Bourg (Station) : Félicie Tirilly vend les billets.
« Quand le train passait à Kérity, on marquait l'arrêt pour faire monter une bigoudène en coiffe dans le fourgon… C’est elle qui apportait les clés de la gare de Saint-Gué ! »
Prévu pour 200 voyageurs, le train en embarquait parfois 500 les jours de foire ou de match ! C'était une tribune mobile où l'on s'entassait joyeusement.
Le journal Le Progrès rapportait avec humour : « Les voyageurs doivent partager leur place avec des seigneurs d’une catégorie spéciale : des petits cochons ! Plusieurs occupaient la première classe. Quel honneur, mais ça ne sentait pas précisément la rose ! »
💍 La Noce en Train
En 1943, pénurie d'essence oblige, la noce d'Alain Bouguéon et Elise Trebern partit faire la photo traditionnelle à Pont-l'Abbé... en train Birinik ! « Tout le monde chantait dans les wagons ! »
Fermée en 1939, ressuscitée par la guerre en 1941 (avec du matériel de fortune), la ligne vit sa révolution en 1947. Le Conseil Général finance la mise à voie normale pour éviter le transbordement du poisson.
Mais cette modernisation a un prix : c'est la fin officielle du transport de voyageurs. Désormais, ce sont les marchandises qui règnent. Les rails, de réemploi britannique, serpentent sur l'ancien tracé sinueux, obligeant les trains à des acrobaties dans les virages serrés de Kérity (150m de rayon !).
Le trafic escompté (40 000 tonnes) ne sera jamais atteint. En 1962, on ne transporte plus que 8 000 tonnes. Seul le printemps amenait une frénésie avec l'expédition de trains entiers de pommes de terre (15 à 20 wagons !).
Le dernier voyage eut lieu le 29 juin 1963. Ce jour-là, la locomotive 3-140 C 102 tirait un convoi aux allures d'obsèques : deux couronnes mortuaires avaient été déposées à l'arrière du train, saluant une dernière fois la population.
Le déficit chronique et la concurrence de la route avaient eu raison du Birinik. Aujourd'hui, il ne reste que la voie verte et deux bâtiments de gare, mais la mémoire de ce trait d'union reste vive.


















