Carnet de bord du CS Penmarc'h

La Saison des Cent Buts

Une avalanche en Noir et Or

L'encre s'efface doucement sur le papier jauni de la coupure de presse. Cent buts dans la saison. Le chiffre claque, sec et définitif, comme un coup de fusil dans la brume du marais de Lescors. De notoriété universelle et essentiellement bigoudène, le football fut inventé dès l'aube de l'humanité pour consoler les hommes de la brièveté de leur destin ; c'est un sport grave, qui exige des mollets fermes et un profond sens du tragique.

Nous sommes à la fin des années soixante. Lorsque l'entraîneur Pascual revient d'un court séjour à Port-Vendres en ce mois de décembre 1968, l'équipe des Cormorans navigue en pleine dérive. Elle frôle les abysses de la Première Division, engluée dans cette vase de l'avant-dernière place qui vous donne irrémédiablement l'âme d'un dromadaire mélancolique. Mais l'enfant prodigue, sitôt revenu de son exil chez les voisins du Guilvinec — car on sait bien qu'au Guilvinec ce sont les Crabes, et jamais les Requins —, transforme le plomb en or. Le Noir et Or, très exactement, des maillots frappés de l'immense scapulaire.

Dès lors, c'est l'avalanche, la furia, l'ivresse des grands naufrages infligés à l'adversaire. Il eût fallu que la foudre s'abattît sur la pelouse pour enrayer la machine. La ligne d'attaque se met à fonctionner avec la régularité effrayante et l'enthousiasme un peu raide d'un préfet du Second Empire inaugurant un viaduc ferroviaire. Le Rhun, Castric et Trébern ; un trio redoutable qui, à lui seul, vaut la bagatelle de quatre-vingts buts. Ils fusillent sans pitié, soutenus par une défense de fer et le longiligne gardien Guerrot.

Vingt matches, cent deux buts, dix-neuf victoires, aucune défaite ; la phalange tout entière est saisie de lévitation.

On contemple aujourd'hui la photographie de cette belle équipe de l'année du cinquantenaire, invaincue dans son championnat. Les visages sont graves, les regards fixent l'éternité, les genoux sont terreux. Ollivier, pourtant héros de ces dimanches de gloire, est absent de l'image ; la chronique rapporte qu'il se fiançait ce même jour, justifiant par l'amour son absence au panthéon de gélatine argentique.

Photographie de l'équipe invaincue
L'équipe de l'année du cinquantenaire. Les visages sont graves, les regards fixent l'éternité.

Un mystère insondable qui rejoint, dans l'histoire des hommes, celui du masque de fer ou de la pierre philosophale. Le temps a passé depuis sur le stade, mais le vent charrie encore, certains soirs d'hiver, l'écho de cette attaque mitrailleuse qui terrassait les espoirs adverses sous de lourds déluges de cuir.

Dans les colonnes de la presse locale

Les coupures de presse de l'époque révèlent que cette insolente réussite sportive trouve ses racines dans le développement du port : la création très récente de la criée de Saint-Guénolé a agi comme un formidable fixateur pour la jeunesse locale.

Ce boom économique a permis d'offrir des emplois sur mesure aux joueurs, leur évitant l'exil : le longiligne gardien Guerrot trouve un poste de dépanneur radio maritime, tandis que Gloaguen devient laborantin, et que Trebern et Castric s'installent comme chauffagistes ou crieur.

Au-delà de l'armada offensive, les journalistes saluent la maturité tactique du groupe. L'altruisme et la vista d'Olivier y sont particulièrement décortiqués : moins rapide que Castric ou Le Pober, il compense par une intelligence de jeu et une déviation de balle systématiquement tournée vers le collectif.

Derrière cette équipe fanion encadrée par Pascual, c'est tout un club qui respire au rythme de la commune : on compte alors plus de 120 licenciés, une section junior fraîchement créée, et une relève prometteuse (Le Lay, Rolland, Noël, Helias) poussée par le dynamisme du Président Franck Lanthony.

L'équipe-type des Cormorans

La composition de l'équipe-type des Cormorans pour cette saison mémorable aligne les incontournables Guerrot, Lappart, Pascual, Le Bec, Ollivier, Le Pober, Varlet, Gloaguen, Castric, Le Rhun et Trébern.

Pour soutenir cet inflexible édifice, d'autres joueurs ont également opéré en équipe fanion, à savoir Le Marc, Lellay, Carrer, Rolland, Hélias et Bodéré.

Jean-Jacques RollandMémoire de vestiaire : Jean-Jacques Rolland

« Voilà deux autres photos de cette année 69. Je n'ai pas oublié bien sûr, mais je garde un peu d'aigreur contre Pascual qui m'avait promis de jouer davantage de matches. Sachant que cette année-là, j'étais encore cadet et que j'avais de nombreuses sollicitations, j'en ai quand même joué pas mal. À ma décharge, j'étais seulement cadet et surtout pensionnaire à Pont-l'Abbé, donc peu souvent à l'entraînement, et j'étais aussi souvent pris par l'athlé. Mais ça reste de bons souvenirs, ces nombreux buts, et je crois aucune défaite... »

« J'avais oublié aussi le pourquoi je n'étais pas tout le temps en senior : nous avions une excellente équipe de cadets, championne du Sud-Finistère, et son coach René Lanthony voulait que je sois avec eux. »