Portrait & Mémoire

Raymond Scuiller, le comptable des embruns

(1930 - 2003)

L'odeur du froment et le crépitement familier des biligs. Le Triskel, royaume nourricier de la célèbre Andréa Sénéchal. Un soir d'hiver de 1965. On entre de plain-pied dans la chaleur humaine. C'est là, au milieu des crêpes et des conversations familières et parfois rugueuses, que Raymond Scuiller accroche ses toiles. Il expose la sociologie d'un port à ceux-là mêmes qui en sont l'âme et la chair.

Il est de notoriété universelle, et ceci depuis l'invention de la voile carrée par un lointain pharaon, que l'homme cherche obstinément à sauver de l'oubli ce qui tisse son quotidien. Il faut bien que quelqu'un rassemble consciencieusement les archives d'une commune et la mémoire de ses figures locales pour que le temps ne les efface pas avec l'indifférence d'un dromadaire neurasthénique. Dans ces années soixante, Scuiller, lui, tient les livres de comptes.

Né le 17 mars 1930 à Saint-Guénolé, cet enfant d'une élégante Bigoudène et d'un patron-pêcheur hauturier a trouvé une place de comptable dans un atelier de réparation de moteurs marins. Cet emploi modeste lui permet de garder le contact avec le monde de la pêche sans s'exposer à tous ses naufrages.

Si un préfet du Second Empire avait su regarder nos côtes avec une telle minutie, nous en saurions bien davantage sur la véritable histoire de nos ports. Travaillé par ce milieu marin, Scuiller sent sourdre en lui le besoin d'exprimer son amour pour son pays. Il devient le greffier scrupuleux d'un monde qu'il respecte. Il ne peint pas de loin, avec la distance d'un esthète en villégiature qui regarderait la mer comme une curiosité de bazar. Il connaît les pêcheurs, il les côtoie chaque jour, et les appelle souvent par leur prénom. Ses huiles et ses gouaches documentent l'effort, les chalutiers du Guilvinec, le phare d'Eckmühl, ou les fières tempêtes affrontées par le Johannes Bank au large de l'Irlande.

✉️Janvier 1947 : Sous le crachin, le ballon rond

La vie sociale, à Saint-Guénolé, bout sous les crachins comme le cidre dans le tonneau. Pour s'en convaincre, il suffit de lire cette lettre du 21 janvier 1947, écrite d'une plume dont le bec est irrémédiablement crevé. Dehors, le temps ne permet pas aux bateaux de sortir. Alors, au Triskel, on parle de l'essentiel : du football.

De l'autre côté de l'écritoire, il y a le frère, Jacky Scuiller, ancien des Cormorans Sportifs parti affronter la grande histoire sous le maillot du FC Nantes. Le peintre lui raconte que Lucien exhibe les articles relatant ses exploits d'ailier. Quand le match résonne à Penmarc'h, on n'entend prononcer que son nom, et tout le monde s'enthousiasme subitement pour les Canaris. Pendant que le grand-père soigne ses maux, que le petit Jacky se porte bien, et que le père brave un froid polaire du côté de Dunkerque au milieu de sept cents chalutiers, le football cimente l'allégresse du clan.

Mais s'il documente les tempêtes, Scuiller scrute aussi la terre ferme, ce refuge de granit où s'organise la solidarité. Ses toiles, comme Les ravaudeurs de filets ou La brodeuse, fixent sur le papier la noblesse silencieuse du travail à terre. On trouve chez lui cette même rigueur sensible, cette attention portée aux joies fraternelles et aux humbles qui font l'histoire sociale de la commune.

Et cet homme, que l'on aurait pu croire intimidé par la rudesse des éléments, trouvait l'allégresse et la force d'être l'un des danseurs du célèbre groupe folklorique des Korollerien an aod. Preuve à l'évidence que le sens du rythme et la grâce la plus absolue peuvent parfaitement habiter le cœur d'un comptable bigouden.

Soutenu par son épouse Marcelle Boënnec et conseillé par son ami Alex Péron, il a lutté avec une constance méritoire pour laisser jaillir sa note personnelle. Jusqu'à son décès le 2 juin 2003, il n'a cessé de capter les rubans de goémoniers et l'écume ruisselante de la côte à marée basse. Peintre de la proximité, il a fixé avec tendresse ce qui restera de la vie authentique des hommes et des femmes de ce pays bigouden, bien avant que la mer ne les reprenne.