Mémoire du Pays Bigouden

Penmarc'h, terre de sonneurs

L'héritage de la famille Boissel et la tradition bigoudène

L’histoire de la musique traditionnelle bigoudène est indissociable de quelques grandes familles qui en ont été les piliers. Parmi elles, la dynastie des Boissel, originaire de Tréogat, occupe une place de choix.

Tout commence avec Yves Boissel père, né au lieu-dit Keryere en 1866. Tailleur itinérant de profession, il parcourt les villages, mais c’est son talent de sonneur de biniou qui forge sa légende. Très recherché par les talabarder (joueurs de bombarde) de l'époque, il devient à la fin du XIXe siècle le sonneur officiel de la ville de Penmarc'h. Fêtes locales, pardons, 14 juillet... il est de tous les événements.

Un événement gravé dans l'histoire : Il fait partie des trois paires de sonneurs qui animent en grande pompe l'inauguration du mythique phare d'Eckmühl en 1897.

Yves Boissel fils : l'art de l'adaptation

Le flambeau est naturellement repris par son fils, également prénommé Yves, né à Keryouen en 1892. Tailleur et sonneur comme son père, il l'accompagne de village en village dès l'âge de 10 ans. Si un accident de jeunesse le prive de l'usage de l'auriculaire de la main droite, il transforme ce handicap en véritable signature musicale, faisant évoluer son jeu à l'octave supérieure.

Archives Boissel
Archives : Yves Boissel fils à la bombarde et son beau-frère Yves Le Roux au biniou. Source :Licence CC-BY-NC-ND, Collection Musée de Bretagne / Ecomusée de la Bintinais

Sa vie est rattrapée par l'Histoire : engagé en 1911, il passe finalement sept ans sous les drapeaux à cause de la Première Guerre mondiale. Loin de s'éloigner de la musique, il profite de ses années d'armée pour apprendre le piston, le solfège, puis la clarinette en 1925. Devenu un musicien polyvalent, capable de jouer du biniou comme de la bombarde, il forme un duo emblématique avec son beau-frère Jean-Louis Le Roux (meunier et tailleur de meules de Lespoul), avec qui il sonnera jusqu'en 1957.

De la Fête des Cormorans aux ondes de la BBC

La famille Boissel a profondément marqué l'animation culturelle et festive locale. On notera tout particulièrement, pour la mémoire sportive et culturelle de Penmarc'h, que ce sont les Boissel, père et fils, qui mènent la grande noce bretonne lors de la célèbre Fête des Cormorans.

Leur renommée dépasse rapidement le Pays Bigouden. Dès les années 20, ils animent la Fête des Reines à Quimper. En 1931, lors de l'inauguration du Monument aux Bigoudens à Pont-l'Abbé, c'est la prestigieuse radio britannique BBC qui vient les enregistrer. Deux ans plus tard, en 1933, Yves et son jeune frère Henry (né en 1908) ouvrent la noce lors de la Grande Parade des Provinces Françaises à Nice, point d'orgue de nombreuses années passées à accompagner les groupes costumés à travers toute la France.

Marie Boissel : la voix de l'usine

L'histoire est une matière vivante. Les échanges précieux qui viennent nourrir ce carnet de bord personnel de notre mémoire locale — et notamment l'intervention éclairée de Marie-Aline Lagadic — m'ont rappelé qu'il manquait un versant fondamental à cet héritage. Poursuivre l'exploration de l'esprit Boissel à Penmarc'h, c'est aussi faire résonner la voix de leur cousine, Marie Boissel. Elle incarne à la fois l'âme culturelle et l'histoire ouvrière de la commune, nous plongeant dans une époque où le chant n'était pas un spectacle, mais le véritable moteur du quotidien.

Contremaîtresse et meneuse de chant : À Penmarc'h, et plus particulièrement autour des ports de Saint-Guénolé et Kérity, l'industrie de la conserve a dicté le rythme de vie de générations entières. Le travail y était extrêmement rude, le bruit assourdissant et les horaires interminables lors des pics de pêche. En tant que contremaîtresse, Marie Boissel occupait une position d'autorité, mais son rôle de meneuse de chant était tout aussi crucial. Dans le vacarme des machines, le chant des ouvrières servait de ciment social et de métronome. Marie Boissel possédait une puissance vocale exceptionnelle capable de percer ce brouhaha, donnant du courage aux sardinières et maintenant une énergie collective. Elle était le chef d'orchestre de la conserverie.

« Chanter comme un sonneur » : C'est sans doute le trait le plus marquant de sa pratique. À l'inverse de la tradition vocale, souvent plus douce chez les femmes de l'époque, Marie ne se contentait pas d'une interprétation classique. Elle adoptait l'attaque, la rythmique percussive et la puissance de projection des instruments à anche. Sa voix imitait le timbre perçant de la bombarde, exigeant une technique de souffle et une endurance hors du commun. Une approche physique sur le terrain de la puissance pure !

Au panthéon des voix bigoudènes : Il est tout à fait juste de l'associer à Mari An Dreo (Marie Le Dreau). Ces deux femmes représentent l'âge d'or de la transmission orale dans le Cap Caval, dépositaires d'un répertoire immense mémorisé sans partition. Les chercheurs ont souvent souligné la valeur inestimable de ces voix féminines : non pas des "artistes" au sens moderne, mais des piliers communautaires dont le talent brut a sauvegardé des pans entiers de notre culture locale.

La transmission par le sang et la terre : Le fait que sa lignée, et notamment ses petites-filles dont Yveline Méhat, soit toujours enracinée à Penmarc'h est le symbole d'une transmission réussie. Yveline Méhat est d'ailleurs une figure reconnue pour son attachement à la culture bretonne. C'est une belle continuité : là où Marie Boissel menait la cadence dans les conserveries d'hier, ses descendantes perpétuent la mémoire et la présence culturelle dans le Penmarc'h d'aujourd'hui.

Transmission et renouveau celtique à Penmarc'h

L'effervescence entretenue par ces figures locales, qu'elles sonnent de la bombarde ou qu'elles mènent le chant à l'usine, a largement favorisé l'émergence de groupes folkloriques locaux après la Seconde Guerre mondiale. C'est dans ce terreau fertile que naît à Saint-Guénolé le cercle celtique "Les Mouettes d'argent" (1947-1951). Ce groupe, qui comptera jusqu'à huit couples d'adultes et quatre couples de "petits", est dirigé dès 1948 par un très jeune président de 16 ans, Michel Péron. Il participera activement aux rassemblements régionaux, comme la fameuse "Nuit bigoudène" de l'été 1950, avant de laisser place en 1952 à l'association "Breiz yaouank".

Yves Boissel fils, quant à lui, sonnera jusqu'en 1964. Soucieux de la transmission, il formera Yann Kaourintin Ar Gall, de Pont-l'Abbé, qui figurera plus tard parmi les fondateurs du célèbre groupe Sonerien Du. Yves s'éteint en 1975 à Plomeur, tandis que son frère Henry, qui a fondé l'orchestre de bal "HEBO" (avec l'accordéoniste Pierre Marie Henaff), décèdera en 1996.

Aujourd'hui, l'héritage de la famille Boissel, des sonneurs de Tréogat aux voix des conserveries, continue de résonner, fièrement perpétué par des formations comme le Bagad Ar Vro Bigouden Uhel.

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